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La Havane gaie

De Pedro Manuel à Roxana Rojo: transformation

Par Ricardo Alberto Perez / Affiché le 20 février 2014

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De nombreux humains partagent le désir secret de se transformer en quelqu’un de différent. À Cuba, le premier exemple notoire de transformisme nous provient de l’écrivain Severo Sarduy qui, dévoué aux “corps peints”, a créé des personnages merveilleux comme Cobra, Cocuyo et Colibrí.

 

En raison de la tolérance montrée par l’État au cours des dernières décennies face au travestisme et à la transsexualité,  le désir de changer de sexe se manifeste de plus en plus à Cuba. Plus qu’une question de liberté individuelle, le travestisme transcende globalement les notions de culture et d’identité. En transformant les mentalités, ou à tout le moins en causant la controverse, la transsexualité a un impact direct sur l’environnement social.Teatro de Unión (5) web

 

Le cas de Pedro Manuel González Reinoso, dit La Roxy, est un exemple typique de ces expériences parfois hétéroclites, parfois plus organisées. Je l’ai rencontré pour la première fois il y a quelque vingt ans à l’UNEAC. Je me souviens de ce jeune homme timide de province doté d’une grande intensité refoulée et terriblement contemplatif. Avec le temps, il est devenu un proche de plusieurs écrivains cubains importants,  et pour le reste d’entre nous il est devenu le mythique Pedrito.

 

Au beau milieu de la Période Spéciale des années 1990, Pedrito abandonne son travail d’économiste pour devenir coiffeur. Il met sur pied un salon de coiffure clandestin dans sa maison de la ville de Caibarién, la Ville Blanche de la province de Villa Clara. Le fait de s’occuper de clients qui espèrent tous changer de look, stimulent toujours plus ses fantaisies jusqu’à souhaiter extérioriser ces êtres délirants.

Pour Pedro Manuel González Reinoso, le travestisme devient une façon très sérieuse de traiter avec la réalité tout en assumant pleinement la sienne. Tant et si bien qu’à force de créativité débordante, il parvient à révéler sa nature joyeuse et à rejoindre un auditoire  qui à son tour enrichit ses impulsions.

 

Et c’est ainsi que nait le personnage qui consacra sa célébrité tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de Cuba: Roxana Rojo, femme russe immigrée à Cuba, totalement «cubanisée ». Le personnage, qui a une expérience de vie très remplie, a connu plein d’événements qui l’ont marquée en tant qu’être humain. Elle a même connu l’horreur des camps de concentration.

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Roxana Rojo est apparue comme personnage en 1994. Pedrito l’a construit non seulement comme un sujet, comme un être spirituel, mais aussi comme un art physique déterminé par le manque notable de ressources de cette époque. Roxana a été assemblée à partir de restes trouvés ici et là. C’est avec une ingéniosité fascinante, moulant son corps à partir de morceaux de mousse, dérobant les bas de sa mère, qu’il commence à porter des jupes et à s’inventer une toute nouvelle apparence.

 

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Comme il m’explique, la transformation s’avère assez difficile en raison des circonstances: n’ayant pas de perruques,  il doit les assembler à partir de fibres synthétiques, faire appel à des plantes comme le henné, inlassablement les peigner et les teindre. Le même problème se pose pour les faux ongles. Il prend ainsi l’habitude de les confectionner avec des sacs de plastique. On peut comprendre à quel point préparer cette nouvelle personne pour ses débuts sur scène fut un processus complexe.

Roxana Rojo ne nous a jamais proposé un stéréotype, bien au contraire. Elle est une masse de contradictions et de rêves qui peuvent atteindre les fantaisies les plus surprenantes. Le processus décisif survient en face du miroir de la loge. C’est le moment où la figure s’estompe pour faire place à l’autre. Faux-cils,  maquillage et rouge à lèvres collaborent ainsi pour combler public qui l’attend.

Ces apparitions de Pedro Manuel González Reinoso ont lieu au Centre Culturel Le Mejunje de Santa Clara, sur la rue Marta Abreu. Depuis son ouverture au milieu des années 1980, cet endroit est devenu un objet de fierté pour les résidents de la place. Le bar de ce lieu agréable porte le nom de Tacones altos, en allusion au film du même nom d’Almodóvar. Le Centre est le foyer des spectacles solos de Pedrito/Roxy, et de là il est appelé à divertir les auditoires d’événements nationaux tels les festivals de théâtre d’envergure. Les spectateurs adorent ses spectacles qui invitent à réfléchir sur quelques-unes des questions centrales de leurs vies.

Empreintes de nostalgie, les vies de Roxy Rojo traitent de la complexe relation d’amour/haine que les Cubains entretenaient avec l’ancienne URSS. Nous devons nous rappeler que cette femme russe  fit son apparition quelques années seulement après la chute de l’Europe de l’Est, alors que les Cubains souffrent énormément des ravages de cette dégringolade.

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Vidas de Roxy (Les vies de Roxy) voit ensuite le jour à la Foire du Livre de 2010. Ce livre met à nu la nature de cette femme russe dans une biographie totalement fictive. Pour bon nombre de Cubains qui n’ont maintenant aucune envie de lui dire adieu, Roxy est là pour rester.

 

Pedro Manuel ne se limite pas à Roxy Rojo : il met en scène d’autres personnages au gré de ses envies et de sa capacité à se réinventer. Il personnifie ainsi des artistes cubains pour qui il a beaucoup de respect, telles l’actrice Eslinda Núñez et la chanteuse country Celina González.

L’oeuvre de cet artiste pop plonge souvent dans des blessures ouvertes. Dans une société machiste comme la cubaine, le combat que livre Pedrito est important. Dans son parcours  vers l’acceptation de la diversité des êtres humains, il met en pièces de vieux préjugés. Les valeurs qu’il prône contribuent à l’épanouissement de Cuba, et ses créations influencent les processus culturels.

En 2009, La Roxy fait une tournée controversée et pleine de succès dans quelques-unes des provinces cubaines, se créant de nouveaux admirateurs partout où ses spectacles sont présentés. Bien connue à New York,  elle est à préparer un voyage en Espagne où une nouvelle édition de son livre Vidas de Roxy doit voir le jour.

Ricardo Alberto Perez

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