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Musique

Manolito Simonet – toujours loco por mi Habana (Fou de ma Havane)

Par Margaret Atkins / Affiché le 27 février 2014

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À Cuba, on dit de quelqu’un qui est incapable de percevoir quelque chose de pourtant évident, qu’il vit dans le village sans voir les maisons. Vive en el pueblo y no ve las casas. C’est ce que je ressens à propos de la musique de danse populaire cubaine. Bien sûr, après avoir vécu dans l’Île pendant plus de 31 ans, je sais qu’il y a plus de musiciens qu’il n’y a de rues. Je suis devenue consciente du succès international du son, de la salsa et de la timba. Mais j’avoue que je n’ai commencé à apprécier les niveaux de quantité et de qualité de ce segment de la culture cubaine qu’après avoir entamé une série d’entrevues avec des musiciens et des directeurs de groupes.

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Le musicien dont nous parlons aujourd’hui est un cas unique, pratiquement autodidacte dans un pays où presque tous les musiciens contemporains importants sont diplômés d’écoles d’arts gratuites et largement accessibles aux quatre coins du pays. Il se nomme Manuel Perfecto Simonet Pérez. Peu le connaissent sous ce nom, car celui qui l’a rendu célèbre est Manolito Simonet.

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Bien que presque toute sa famille provienne de la partie orientale du pays – Santiago de Cuba, Palma Soriano et la Sierra de Cristal, Manolito apprend les percussions dans les rues de son Camagüey natal. Il commence à jouer du tres (un instrument de trois cordes doubles, semblable à la guitare et très typique de la musique paysanne cubaine et du son) dans la foulée de son oncle, Ramón Hernández, qui joue du tres à toutes les réunions familiales. Encore enfant, il apprend par lui-même avec beaucoup de difficulté car, étant gaucher, il doit inventer sa propre technique de jeu. Son oncle est énormément surpris le jour où il est arrive chez lui et voit son neveu à l’oeuvre. Il ne suivra jamais d’entraînement académique musical systématique, bien que plusieurs professeurs le suivent tout au long de sa vie et, qu’à l’âge adulte, il entreprend de compléter un niveau élémentaire de musique à l’École de Développement Professionnel. Ceci ne l’empêche pas de devenir batteur, pianiste, tresoro et joueur de basse. Et pour compléter le tout, il joue à l’occasion de la guitare et du violoncelle. La connaissance d’une telle variété d’instruments lui  procure un avantage indéniable quand vient le temps de préparer des arrangements et de diriger un groupe.

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Au sortir de l’école secondaire, il commence à étudier dans une école de technologie pour apprendre le métier de fabriquant de bouilloires. Il rejoint alors, à temps partiel, un groupe de musiciens amateurs qui jouent dans les orchestres de la Casa de Cultura (centre communautaire). Comme dit Manolito : « Toute la semaine, je me consacrais au travail scolaire pour plaire à mes parents qui voulaient voir leur fils avoir un métier, mais les fins de semaines je faisais de la musique ».

À 15 ans, il joue déjà dans des groupes professionnels. Au cours de son service militaire obligatoire, il rejoint la fanfare militaire. À son retour à Camagüey, on lui offre la chance de devenir membre du plus important groupe de musique populaire de la province, les Maravillas de Florida, qui encore aujourd’hui sont considérés comme l’un des groupes les plus importants de Cuba. Cette étape est très importante pour Manolito, qui relate cette expérience avec grande affection. Grâce à son habileté à composer, il a, pour la première fois, la possibilité de diriger un groupe. Il devient aussi arrangeur et orchestrateur. À ce titre, il fait des contributions importantes à l’art en employant des accords typiques des groupes de charanga du style de l’Orquesta Aragón et des Maravillas de Florida. C’est bien assis dans son salon confortable de Víbora Park en banlieue de La Havane que Manolito me confie : « J’ai commencé à penser aux cordes comme si c’étaient des instruments à vent, parce que la charanga n’en avait pas et que j’en sentais le besoin pour mes arrangements. Ceci devint un style et bientôt tout le monde fit plus ou moins la même chose, parce que les gens aimaient ça ».

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Le groupe Manolito Simonet y su Trabuco voit le jour en 1993. Manolito l’a fondé et le dirige depuis 20 ans. « Il y a un petit peu des Maravillas de Florida dans le Trabuco », nous dit-il. Il explique alors qu’à côté des trompettes et des trombones, son groupe comprend de la flûte, des violons et des violoncelles parce que, comme il dit, « je suis tombé en amour avec le son des cordes ». Le groupe fait un tabac presqu’instantané. Le spectacle télé Mi Salsa, qui connaissait alors un immense auditoire, devient son outil promotionnel : c’est là que le groupe Trabuco voit le jour. À Cuba, trabuco est un mot utilisé pour désigner les choses fortes, puissantes. Le mot lui-même vient d’une arme médiévale employée pour abattre les murs: le trébuchet. Manolito explique encore: « Les gens ont commencé à faire des commentaires aux répétitions en disant: « Avez-vous vu le trabuco que Manolito a mis en branle? » ou « Hé, Manolito, ton groupe est fantastique! Quel trabuco! ». Et c’est comme ça que trabuco a collé ». Le regard de Manolito s’illumine d’un sourire. Présente à l’entrevue, sa fille de cinq ans s’active maintenant autour de nous durant la conversation. Elle veut être avec son père, qui n’a pas beaucoup de temps libre entre les tournées et les enregistrements. Manolito s’arrange tout de même pour être en ville chaque semaine afin d’avoir un contact véritable avec son immense famille, qu’il insiste à tenir très unie.

En quelques courtes années, Manolito Simonet y su Trabuco deviennent célèbres. En 1999, le groupe se mérite le Grand Prix Cubadisco de Cuba, ils décrochent cinq nominations pour des prix musicaux en Espagne – importants pour les musiciens latinos parce qu’ils représentent le tremplin vers le marché européen – et ils reçoivent aussi reçu le Prix ASCAP (Société Américaine des Compositeurs, Auteurs et Éditeurs) aux USA pour la composition El Águila, chanté par Victor Manuel d’Espagne. De 2001 à 2004, c’est moins connu, Manolito a été sur le jury des Grammys Latinos aux États-Unis.

Le groupe fait plusieurs tournées nationales et internationales. Ils jouent au Mariage Royal du Prince William de Hollande et en Grèce pour l’anniversaire du Prince Philippe de Bourbon, héritier actuel du Trône d’Espagne. En 20 ans, le groupe enregistre en moyenne un album à succès tous les deux ans, et est louangé tant au niveau national qu’international. Les airs de Manolito font partie du répertoire de groupes importants de salsa, comme les Puerto Rican Latin Power et Andy Montañés, qui doit à Manolito quatre grands succès de sa composition. En 2004, l’album appelé Locos por mi Habana devient le disque cubain le plus vendu au monde.

Mis à part son travail de musicien, Manolito est aussi producteur de musique, tant pour les enregistrements de son groupe que pour d’autres musiciens du monde. Un des principaux problèmes lorsqu’on monte un album est de décider quel sera le morceau identitaire, celui que l’on retiendra et qui « collera », comme disent les Cubains. Manolito confesse que c’est pratiquement impossible de le savoir. « C’est arrivé pour moi avec une chanson appelée La parranda, que j’ai utilisée comme bouche-trou pour remplir un vide. C’était la dernière que nous enregistrions; nous n’avons même pas ajouté les vents parce que tout le reste était prêt et que nous étions épuisés. Eh bien cette pièce, dont personne ne pensait à peu près rien, a fini par devenir numéro un pendant six mois sur les palmarès de la radio cubaine, et elle revient encore aujourd’hui de temps en temps. Il y en a qui disent que c’est le morceau qui est resté le plus longtemps sur les palmarès ici à Cuba. Alors c’est difficile, très difficile de savoir quelle pièce identifiera un album »

L’épouse de Manolito nous interrompt alors avec un casse-croûte bienvenu, car il se fait tard. Le musicien insiste pour nous montrer sa cuisine récemment rénovée. Elle est confortable et très belle, et il y a assez de place pour les réunions de famille et d’amis. Il y a un petit bar pour préparer les cocktails à partir de recettes secrètes que j’ai bien tenté de lui voler. Il est là, tout simplement, riant (il rit beaucoup!) avec sa fillette qui a sauté dans ses bras et ne veut pas le laisser partir. Il nous invite à l’inauguration prochaine du studio qu’il est à monter et duquel il veut faire un événement musical important. Je le quitte en repensant à mon impardonnable ignorance de la musique cubaine et de ses musiciens, mais avec une détermination avouée de continuer à les rechercher et à mieux les connaître.

Margaret Atkins

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