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Veradero: Sur les traces d’Al Capone

Par Paul Chartier / Affiché le 26 février 2013

Lors d’un séjour à Varadero, j’ai choisi d’habiter une des vieilles grosses maisons de plage de Punta Blanca. Pas loin de chez moi, j’ai découvert un magnifique cottage entièrement construit en pierre de corail abritant le réputé restaurant « La Casa de Al ». Cette construction en corail n’était  pas sans me rappeler la forteresse de Geronimo, un des forts en blocs de corail que l’on peut retrouver sur la côte caraïbe du Panama. L’utilisation du corail comme matériau de construction m’a toujours fasciné. La pierre de corail est assez remarquable : aussi dure que le granite et aussi légère que la pierre ponce, on peut la couper à la scie.

Datant des années 1920, La Casa de Al ressort comme un bijou parmi la longue rangée de maisons de plage rongées par le vent et le sel qui bordent la mer sur la pointe occidentale de Varadero. Avec ses baies vitrées et ses larges arches de pierre, sa conception et son caractère valent bien le détour, que ce soit pour une boisson fraîche sur la terrasse ou un bon repas surf & turf. Pour s’y rendre, rien de plus simple que de prendre l’autobus touristique à deux étages qui fait le circuit de Varadero : le restaurant est un arrêt officiel.

Comme si tant de beauté ne suffisait pas à enchanter le touriste errant en quête d’un peu d’originalité cubaine, le thème gangster assumé par la maison en rajoute encore : La Casa de Al est un véritable hommage à Al Capone,  le plus notoire des gangsters  américains du temps de la Prohibition.

La Casa de Al. La maison d’Al Capone … vraiment ou juste pour rire? Bien sûr, ça fait une bonne histoire à conter : j’ai mangé dans la maison d’Al Capone… Mais est-ce que je raconte une pipe?

Un cubain (présumé), qui signe Saratoga 1934 sur TripAdvisor, affirme pour sa part que: «Il n’est pas vrai que cette maison ou n’importe quelle autre maison à Cuba ait appartenu à Al Capone ; il n’a jamais possédé une maison là-bas, ce sont de purs mensonges».  Et sur ​​le site Web Paronamio, un exilé cubain surnommé Sergio Sr. (lui aussi présumé) affirme qu’il a réellement vécu sa jeunesse dans ce quartier de Varadero: «Cette maison appartenait au Dr Jiquel, un dentiste cubain bien en moyens, je le sais : ma famille  habitait à  quatre maisons de là, sur la gauche. (…) Quand je suis retourné à Cuba en 2000, j’ai interrogé le maître d’hôtel du restaurant et il m’a dit que c’est parce que la maison ressemblait à celle d’Al Capone à Miami.  »

Pas vraiment.

Al Capone au Tropical Garden en 1930, entre Julio Morales, maire de La Havane et l’avocat J. Fritz Gordon Crédit photo : Archives de l’État de la Floride, Florida Memory.

L’enseigne à la porte du restaurant précise en fait que le mafieux de Chicago n’a jamais vécu ici. Ainsi, tout doute est éclairci, et nous pouvons fantasmer en paix que nous partageons la table d’Al Capone  alors qu’il nous regarde sympathiquement de sa photo encadrée au-dessus du foyer. Cette précision n’a pas empêché l’histoire de la maison d’Al Capone à Varadero d’être répétée à l’infini depuis des années par tout-un-chacun, même dans les guides touristiques les plus sérieux: « Varadero aujourd’hui est une petite station balnéaire endormie, mais il a un passé plutôt glamour. Avant la Révolution cubaine, les starlettes d’Hollywood et les baleines de casino passaient leurs vacances ici. Al Capone a même possédé une maison ici, transformée depuis en restaurant de fruits de mer ». Le spin a cours depuis au moins 20 ans, à ce que je peux voir.

Comme disait l’autre : « Un mensonge répété dix fois reste un mensonge; répété dix mille fois il devient une vérité ». Voyez par vous-même : tapez « Capone Varadero» sur Google et vous verrez cette prétendue vérité étalée partout sur le Web. Pour ma part, je crois plutôt que La Casa de Al est tout simplement une autre composante de la florissante industrie touristique érigée autour du personnage d’Al Capone, industrie qui s’étend depuis Moose Jaw, en Saskatchewan – épicentre canadien de l’opération  de contrebande de Capone – jusqu’à Couderay, dans le Wisconsin, où vous pouvez faire une tournée de 40 minutes de sa cachette dans les bois, sans oublier Alcatraz, la célèbre île-prison de San Francisco où Capone fut emprisonné et Orlando qui, faut-il s’en étonner, offre du plaisir pour toute la famille dans le Cabaret et Speakeasy d’Al Capone.

Maintenant un peu d’histoire, vraie cette fois: au temps de la Prohibition, « Big Al » Capone fut  le premier gangster à s’installer à Cuba, suivi de près par Lucky Luciano et Meyer Lansky, qui venaient à La Havane superviser leurs propres opérations de contrebande et se jouer des autorités américaines. Grâce à sa contrebande d’alcool, Capone était pratiquement considéré comme un héros par ses nombreux riches clients américains.

Al Capone fit des visites répétées à Cuba, réservant  tout le sixième étage de l’élégant hôtel Sevilla Biltmore dans la Vieille Havane, à proximité du palais présidentiel.  Encore aujourd’hui, une suite du sixième porte toujours son nom, avec une plaque citant Capone comme « le célèbre gangster italo-américain ».

Dans  son livre Havana Nocturne (Harper Collins, 2009), TJ English raconte  l’ouverture, par Capone, d’une salle de billard en1928 dans la banlieue Marianao de La Havane, près de l’Oriental Park Racetrack. Il le ferma peu de temps après, disant à un journaliste du Havana Post que Cuba ne semblait pas ouverte à « ce genre particulier d’entreprise ». Ce n’était sans doute pas une grande perte, la salle de billard de Capone servant probablement de couverture à l’une ou l’autre de ses opérations de contrebande.

Westbrook Pegler du journal St-Petersburg Evening Independent raconte en Mars 1947 qu’en 1931, Capone se rend à la Havane en avion privé dans le but de mette la main sur 2000 caisses de whisky qui l’attendaient à El Caney, un petit village près de Santiago… Mais qu’il ne réussit pas, à cette occasion, à ramener ses 2000 caisses avec lui. En effet, l’Associated Press s’empressa d’avertir son correspondant à la Havane, qui alla visiter Capone au Sevilla, accompagné d’un employé américain de la Commission de tourisme national cubain. Cette nouvelle arriva bientôt à l’oreille du chef adjoint de la police secrète cubaine, qui s’adonnait  aussi être un agent des services secrets américains. Capone et son gang furent malmenés au  poste de police, humiliés à souhait, puis jetés à bord de son avion et renvoyés à Miami, où le mafioso se plaignit promptement à la presse de l’inhospitalité de la police cubaine envers un américain de sa distinction.

Voilà pour les réminiscences d’Al Capone à Cuba. Et qu’en est-il du restaurant que j’appelle maintenant  «Pas La Casa de Al », Plus authentique, la nourriture, le service? Certainement! L’ambiance est unique, la vue fantastique et la nourriture comme le service semblent bien appréciés des clients. Suffit de ne laisser prendre au jeu, et, pourquoi pas, d’y amener son propre gang.

Paul Chartier

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